Novembre
Le voici revenu, le temps des
souvenirs ;
Le soir, le long soir bleu
palpitant de mystère
Fait naître dans mon cœur un étrange
désir,
Fascinant, irréel, tellement
solitaire…
Le voici revenu, le temps des
souvenirs !
Le soir, le long soir bleu
palpitant de mystère
Glisse, glisse en l’espace
étouffé de brouillard.
Et la feuille se meurt à l’orée
de l’hiver,
Mon âme se flétrit et,
langoureux et noir,
Le soir, le long soir bleu
palpite de mystère.
Fais naître dans mon cœur un étrange désir,
Seigneur, fais naître en moi la brûlure d’amour !
D’une ineffable ardeur consume moi toujours ;
Oh, quand verrai-je enfin ton si tendre sourire ?
Il brûle dans mon cœur un immense désir.
Fascinant, irréel, tellement solitaire,
Il flotte dans mon âme un rêve de lumière.
J’aurais voulu chanter le plus doux des poèmes,
Mais tous les mots s’enfuient, et le vent les parsème,
Fascinant, irréel, tellement solitaire !
Mais voici revenu le temps du souvenir :
Novembre fuit, épais, le long des soirs songeurs,
Et la feuille en tombant exhale un long soupir,
Fait palpiter la nuit d’une humide langueur,
Tandis que s’évapore un frêle souvenir.

Seine
C’est Dimanche. L’eau verte et sale de la Seine
Charrie ses tourbillons vers un lointain aval ;
Imposante et sacrée, la lourde cathédrale
Tend ses tours vers le ciel, immenses, souveraines.
Quelques passants frileux circulent sur les ponts
Et, tandis qu’accoudée au parapet, rêveuse,
J’observe le vol gris des mouettes rieuses,
Le flot crasseux s’écoule en pleurant sa chanson.
Je refoule en mon âme une vague détresse.
Paris. La ville est sombre, et le ciel morne et pâle.
Mais je marche, pour mieux chasser cette tristesse,
Le long des quais où fuit l’eau toute verte et sale.
Est-ce d’avoir revu danser les blanches mouettes
Qui m’a remis au cœur le désir du rivage ?
Comment préfèrerais-je à mon île coquette
Où l’onde est transparente et les oiseaux sauvages,
Où la moire de l’eau chatoie dans la lumière,
La fière et monotone île de la Cité ?
Et ce n’est pas ma faute si mon cœur préfère
S’élancer, palpitant, vers les bleus de l’été…
Le grand fleuve, violent, charrie ses
tourbillons ;
Et tandis qu’accoudée au parapet, rêveuse,
J’observais le vol gris des mouettes rieuses,
Le flot crasseux coulait en pleurant ses chansons.

Soir d’hiver
Le soir… Le long soir pleure au décours d’un jour froid
Et l’hiver grelottant rassemble ses nuages
Tandis qu’un souvenir appelle au fond de moi
Son beau rêve égaré de ciel et de rivages…
Le vent âpre s’engouffre au creux des cheminées,
Attise un feu songeur tout près de s’endormir ;
Ainsi fait-il encore en mon âme frémir
Parmi les cendres bleues ma souffrance oubliée.
Bien timide, pourtant, oh, ma pauvre souffrance,
Bien secrète, bien pâle, et bien ancienne aussi…
A peine quelquefois redis-tu ta présence,
Mais ces soirs-là, mon Dieu ! Comme tu la
redis !
Sauvage, tu déchires mon âme incertaine
D’un impérieux désir d’embruns et de lumière…
Mais je ne peux voler vers mes rives lointaines,
Ni revoir sur la lande fleurir l’œillet de mer…
Lors laisse-moi pleurer, oh, seule, un long moment.
Fuis, pars, va-t’en bien loin, loin ! Loin, ô mon
tourment !
Je ne demande rien à personne, sinon
Qu’on me laisse pleurer quand mes rêves s’en vont.
Je ne demande rien, sinon quand vient le soir
Un tout petit coin d’ombre, un petit coin tout noir
Où je puisse blottir mon chagrin palpitant,
Un petit coin tout noir pour mes rêves d’enfant…

Les feuilles mortes
Au crépuscule, quand l’hiver
souffle en tempête,
Les arbres nus ont d’étranges
silhouettes :
Ils tendent vers le ciel leurs
bras désespérés…
Toutes
leurs feuilles sont tombées !
Moi, j’aimais
tant l’été chercher sous leur ombrage
Cette pénombre fraîche
incitant à flâner ;
Les oiseaux turbulents y
menaient grand tapage…
Mais
quand les feuilles sont tombées !
Où
vont nicher le pic-épeiche, le moineau,
Et le pinson, le rouge-gorge,
et l’étourneau ?
Qui les abrite donc durant
l’hiver glacé,
Puisque
les feuilles sont tombées ?
L’enfant les foulait aux pieds
après l’école ;
Leur frou-frou lui plaisait,
il trouvait cela drôle.
Et puis on en a fait des tas,
pour les brûler…
Qu’importent
les feuilles tombées ?
Sèches, décolorées, vous si
vertes naguère,
Pourquoi seule ce soir
voulais-je vous chanter ?
Car il n’y a pour vous plus
rien, plus rien à faire
Depuis
que vous êtes tombées.
Ainsi
la vie fit s’envoler
Toutes mes illusions d’enfance.
Et
quelles joies, quelle espérance
Pourront
jamais les remplacer ?
Où
sont allés nicher mes rêves,
Où ?
Dans quel bois, sur quelle grève ?
Mais
toi, l’amie à qui je les ai confiées,
Peux-tu au moins, peux-tu ne
pas les oublier,
Mes
illusions toutes fanées ?

Le chemin de ton cœur
Le chemin de ton cœur, où me mènera-t-il ?
Parfois c’est un sentier bien herbu, bien tranquille,
Bordé de savoureux et enivrants parfums :
Les fleurs les plus variées y croissent, toutes belles.
Je n’ai qu’à me pencher pour prendre à pleines mains
L’iris, l’œillet sauvage et la blanche asphodèle,
Le frêle myosotis, le muguet printanier,
La jacinthe odorante et la douce pensée…
D’autres fois il amorce un tournant capricieux,
Va se perdre et flâner, espiègle, malicieux,
Et négligeant le but va retrouver le rêve :
Laisse-moi, pour le suivre, une minute brève…
Mais ce chemin, qui sait être tendre et charmeur,
Pourquoi serpente-t-il parfois, si tortueux,
Tout de ronces bordé, d’orties et d’épineux,
Et devient-il ainsi sombre, oppressant, trompeur ?
Je l’ai choisi pourtant entre cent, entre mille,
Pour en faire ce soir un poème impromptu.
Réponds-moi, je t’en prie ! Mais au moins le sais-tu ?
Le chemin de ton cœur, où me mènera-t-il ?
Sur les rides des eaux, au plus profond des bois,
Ou dans le cercle bleu d’un immense arc-en-ciel ?
N’importe le sentier, n’importe où il ira,
N’importe ! Oh, mon amour, j’y serai comme au
ciel,
Pourvu
que tu y sois !

Tableaux d’hiver
1. GIVRE
Bouquets immaculés que le
givre fit naître
A l’heure où les oiseaux
devaient dormir encore,
Que vous me semblez beaux à
travers la fenêtre
Dans la pâle lueur dispensée
par l’aurore !
L’irréelle blancheur des
corolles de glace
Dans le flou d’un brouillard
ingénuement s’efface ;
La vie s’est arrêtée par ce
froid trop intense
Dans l’immobilité de ce vaste
silence…
2. CIEL
Les yeux levés, observe un
ciel plein de nuages,
L’étrange procession de leur
grise mouvance,
Leur fol empressement à
changer de rivages,
A rechercher plus loin
l’illusoire espérance.
Observe dans l’espace un vol
de migrateurs,
Le battement rapide et léger
de leurs ailes,
Leur cou obstinément tendu
vers quelqu’ailleurs,
Vers quelqu’autre contrée plus
riante, plus belle…
Vois, tout bouge et s’enfuit
dans un grand ciel d’hiver,
A l’affût d’un peu plus de
joie et de lumière…

Noël
Noël… s’endort
Au creux de nos maisons ;
L’étoile d’or
Scintille au ciel profond.
Et les moutons
Dans la crèche, bien sages,
Couchés en rond,
Attendent les Rois Mages.

Moineau
Un moineau gris se perche au
sommet du noyer.
Pauvre petit oiseau, dans le
froid revenu…
Et soudain, mon amour, je me
suis aperçue
Que les feuilles d’automne
étaient tout envolées…
Et ce petit moineau, soudain,
me fit penser
A cet oiseau fluet de l’autre
hiver passé,
Celui-là qui venait quémander
à ta porte
Un peu du réconfort que ta
présence apporte.
Où est-il, cet oiseau par les
vents emporté ?
Sauvage et obstiné, où s’en
est-il allé ?
Il a dû s’endormir au creux de
quelque bois.
Mais s’il revient un jour,
non, ne le laisse pas…
C’est l’hiver qui me rentre au
plus profond du cœur,
L’hiver tout seul, tout froid,
chargé d’ombre et de pleurs ;
Cet hiver, mon amour, épuisé
de tristesse,
Cet hiver nu me vêt d’inutiles
détresses.

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