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Les deux vies

Ma fleur des champs

Vendredi

Larcin

Balade à la campagne

Averse

Oiseaux de nuit

Ciel triste

Pour toi

Chanson naïve

Ombres et lumières

« L’horizon tout entier s’enveloppe dans l’ombre

Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre

Ferme les branches d’or de son rouge éventail… »

J.M. de Heredia

 

 

 

 

Les deux vies

 

Dans les matins dorés de ma première enfance

Ton image peut-être avait déjà fleuri ;

Discret, son doux parfum embaumait mon esprit

En murmurant, câlin, les mots de ton silence.

 

Puis, quand vinrent les jours de mon adolescence,

Toute éclose en mon cœur elle se fit plus tendre ;

A son charme rêveur je me suis laissée prendre

Et recueillis en moi l’écho de ta présence.

 

Et Midi brûlera les feux d’un plus grand âge…

L’automne avancera dans sa rouge parure,

La fleur deviendra fruit, le fruit tombera, mûr.

Et pourtant je devrai poursuivre le voyage…

 

Enfin, par les soirs bleus d’un douloureux déclin,

Va, je pourrai toujours vivre de souvenirs…

Toi, tu ne seras plus… et seule, j’irai dire

Sous l’ombrage des ans mes poèmes anciens.

 


 

 

 

Ma fleur des champs

 

Ci-gît la marguerite au milieu du jardin :

L’orage l’a surprise en sa vierge candeur.

Il l’a frappée, violent, de sa rageuse main,

Elle gît là, flétrie, brisée, elle se meurt.

 

Sur sa tige élancée, sa couronne de neige,

Au centre son soleil où dansaient les bourdons.

Déchirés l’un et l’autre en un vain sacrilège,

Je n’en ai pu sauver que cette humble chanson.

 

Ci-gît ma fleur des champs, mon espoir, mon bonheur…

L’orage l’a surprise en sa vierge candeur.

 

 

Vendredi

 

Je devrais être heureuse à la fin de ce jour,

Puisque je t’ai revu, puisque je t’ai parlé,

Puisque après ton absence a fleuri ton retour

Et qu’il m’était permis de me croire comblée…

 

Mais je ne sais quel trouble a voilé mon regard,

Insondable chagrin dont j’ignore la cause !

A mon bonheur pourtant il manquait peu de chose :

Peut-être simplement la volonté d’y croire ?

 

Et tu t’en es allé, après un bref adieu,

Si joyeux et serein, et si calme, mon Dieu !

Et tu t’en es allé, tandis que je pleurais,

Sans un dernier regard où tremble du regret.

 

 

 


 

Larcin

 

Dans notre cave bien remplie

Et sans plus de cérémonie

Messire Rat fit son logis.

Journaux froissés, chaleur, abri,

Poires juteuses, pommes rondes,

Noix de saison, patates blondes,

Il y trouvait tout, à l’envie.

Sa gourmandise l’a perdu,

Car on ne l’eût point découvert

Si dans le sac juste entrouvert

Trop de noix n’avaient disparu !

 

Messire Rat, la mort te guette

Si tu croques de ces boulettes :

Alors, tu sais, plus de festins,

A moins qu’avant petit matin,

Vite, trottant à toutes pattes

Ailleurs tu portes tes Pénates !

 

 


 

Balade à la campagne

 

L’ombre bleue d’un oiseau sur l’eau se réfléchit.

Parmi les bouleaux nus les herbes sont blanchies,

La lumière du ciel éclabousse l’espace.

L’étang peint, ébloui, le reflet roux des bois,

Ses rides sont figées mais la gelée s’efface

Sur les feuilles jaunies craquelées par le froid.

 

Un vol noir de corbeaux déchire le silence,

Puis tout reste immobile. Une branche est tombée ;

Un demi-gland ressemble à un brun scarabée.

L’heure s’est arrêtée et rêve à l’espérance…

 

Mais que fais-je moi-même au milieu du sentier

Sinon m’emplir d’ivresse et de sensations claires ?

J’oublie la ville grise et son lot de misères,

Enfin livre au repos mon esprit tout entier.

 

Oh, quelle paix endort cette vaste campagne !

La nature irisée enchante mes regards ;

Tandis que le jour fuit vers son déclin du soir,

Le soleil et l’espoir, bons guides, m’accompagnent.

 

 

 


 

Averse

 

Il pleut dans le jardin

Une averse de juin ;

Il pleure dans mon cœur

Un regret de bonheur ;

Il pleut dans le jardin.

 

Il pleut. Tu es si loin !

J’écris sans savoir quoi…

Mes mots rêvent de toi ;

Il pleut dans le jardin,

Il pleut. Tu es si loin !

 

C’est bête, je sais bien,

De perdre ainsi mon temps .

Mais même le printemps

Pleure au fond du jardin ;

C’est bête, je sais bien.

 

Tiens, l’averse est finie,

Et le soleil revient.

Je n’entends plus la pluie

Pleurer dans le jardin ;

Tiens ? L’averse est finie.

 

J’entends rire un oiseau

Et chanter la gouttière…

Le vent souffle. Il fait beau.

Il pleut de la lumière ;

J’entends rire un oiseau.

 

 

Oiseaux de nuit

 

On se les imagine, gros hiboux rêveurs,

Immobiles vieillards grincheux, pleins de poussière,

Tapis sur une poutre en d’anciennes demeures

Et roulant en leurs yeux d’insondables mystères.

 

On se les imagine en sombres fées des nuits,

Chauves-souris frôlant les toits de nos logis

Comme de purs esprits voletant à l’entour

Du crépuscule obscur à la pointe du jour.

 

Mais, leurs yeux pleins de lune et d’ombres forestières,

Les grands hiboux songeurs sont plus sages que nous,

Et les chauves-souris si vives, si légères,

Elles qu’on dit aveugles voient bien mieux que nous.

 

Et moi, qui si souvent à l’heure où tout est noir

Seule, rêve dans l’ombre à ton tendre regard,

Les yeux tout grands ouverts, et laissant mon esprit

Voleter, impalpable, à l’entour de ta vie,

 

Ne suis-je pas aussi

Un peu oiseau de nuit ?

 

 

 

 


 

Ciel triste

 

Dans le ciel gris passe un oiseau

Qui fuit vers un pays nouveau.

Dans le ciel triste a fui ta voix

Et mon cœur vole où tu t’en vas.

 

Ma vie s’écoule et le temps meurt.

L’hiver blanchit mes mornes heures.

Tu es parti. J’attends, mais quoi ?

Puisque tu ne reviendras pas…

 

Pourtant, si tu reviens, amour !

Si tu reviens, raconte-moi !

Mais je suis seule. Le ciel lourd

Et triste a emporté ta voix.

 

 


 

Pour toi

 

Pour toi, si tu voulais, je ferais tant de choses…

Je sèmerais de fleurs le coton des nuages,

Je nouerais l’arc-en-ciel à la tige des roses

Et apprivoiserais l’écho le plus sauvage.

 

Je ferais un voilier d’un fin croissant de lune,

La voilure taillée dans l’étoffe des brumes,

En guise de mâture un rayon de comète

Et l’Etoile  Pôlaire en guise de girouette.

 

Pour toi j’inventerais un monde sans hiver ;

La neige immaculée semée de primevères

En plein cœur de l’été brillerait au soleil,

Et sur le givre en fleur danseraient les abeilles.

 

Pour toi, si tu voulais, je fixerais le temps,

Assombrirais l’éclair et claicirais les nuits,

Bornerais l’infini, ferais durer l’instant,

Et crier le silence et taire chaque bruit.

 

Alors, me diras-tu, rien ne t’est impossible ?

Une chose, une seule, : ne la demande pas,

Car cesser de t’aimer n’est pas chose possible.

Même si tu voulais, non, je ne pourrais pas !

 

 

 


 

Chanson naïve

 

Sur la branche fleurie

Deux gais oiseaux s’égosillaient

Et pour distraire mon ennui

J’ai écouté ce qu’ils disaient :

Mais je n’ai rien compris.

 

Au bout de la prairie

Deux peupliers se balançaient.

Et pour distraire mon ennui

J’ai observé ce qu’ils dansaient :

Mais je n’ai pas compris.

 

Dans l’eau bleue d’un bassin

Deux poissons rouges tournoyaient

Et pour distraire mon chagrin

J’ai fait des ronds comme eux faisaient :

Je n’y comprenais rien.

 

Alors j’ai vu sur la prairie

S’épanouir deux fleurs, si belles…

Et pour distraire mon ennui

J’ouvrai mon cœur tout grand, comme elles…

Soudain, mon Dieu, j’ai tout compris !

 

 


 

 

 

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